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Comment se distinguer par son incipit ?

Aujourd’hui, l’équipe de La Plume Encrée vous propose un nouvel article consacré à l’incipit. Porte d’entrée de votre roman, nous allons essayer de vous donner quelques pistes pour que votre roman se distingue des autres par son incipit. Let’s go !

Qu’est-ce qu’un incipit ?

Un mot qui peut faire peur à certains ou qui sera familier à d’autres.
Mais si, souvenez-vous !

L’incipit, c’est tout simplement les premiers mots/paragraphes de votre roman. Pour reprendre l’étymologie latine, l’incipit représente la tête de votre roman. C’est par ailleurs, comme mentionné plus haut, la porte d’entrée de votre fiction, de votre histoire. Autrement dit, votre incipit, c’est votre passe-droit sur votre lecteur ! C’est ce qui va motiver la poursuite de la lecture de celui qui a choisi de vous lire. C’est donc un passage clé de votre roman qu’il ne faut surtout pas négliger.

Votre incipit va vite représenter un pacte de lecture avec vos lecteurs. C’est dans ces quelques paragraphes que vous allez installer les premiers cadres de votre roman. En effet, vous allez y exposer le genre du texte que vous proposez, mais aussi votre style, le point de vue choisi, etc. Et d’une façon plus générale, votre incipit va répondre aux quatre questions primordiales : Qui ? Quoi ? Quand ? Où ?

Soigner votre incipit, c’est vous assurer qu’une grande partie de votre lectorat va continuer de tourner les pages de votre fiction.
Le bâcler, c’est prendre le risque de ne pas attirer l’attention de celui qui a commencé à vous lire et de lui faire lâcher le roman…

Il faut donc bien réfléchir à votre entrée en matière et prendre le temps de construire cette étape si importante.

Incipit & Prologue

À la base, un prologue est un élément de littérature que l’on retrouve dans le genre dramatique, c’est à dire dans le genre théâtral.
Et oui, un prologue (avant le discours, étymologiquement parlant) est une partie liminaire permettant d’identifier les personnages et l’action d’une pièce, une première scène qui délivre toutes les informations nécessaires à la bonne compréhension de la pièce.

Par extension, le prologue s’est élargi au genre romanesque et s’est banalisé en « première partie qui commence quelque chose » (comme le dit si bien le TLFi). Aussi, à la question : « Un prologue est-il un incipit ? », la réponse est simple. Oui ! Un prologue entame votre roman. Par conséquent, il constitue les premiers mots de votre roman et fait donc bien office d’incipit. L’incipit, dans ce cas là, ne commence pas au chapitre 1.

Cependant, nous attirons votre attention sur deux faits :

1) Si vous optez pour l’option du prologue, il doit quand même être rédigé en suivant son sens premier. L’auteur doit bien prendre en compte qu’un prologue est « à part » du reste du son récit.
Si initialement, on entend avant le discours quand on pense au mot prologue, il peut également être au service d’un instant ultérieur à votre récit.

Autrement dit, vous pouvez dans votre prologue parler de faits passés ou de faits futurs par rapport à votre trame principale, qui elle, commencera au chapitre 1. Vous pouvez également, dans votre prologue, partir sur un point de vue qui ne sera pas celui de votre arc narratif principal.
Si votre prologue ne répond pas à ces critères et qu’il y a une continuité logique entre votre prologue et votre premier chapitre, c’est qu’il n’a rien d’un prologue.

2) Le prologue à l’heure actuelle subit un certain effet de masse. Avant d’écrire, demandez vous bien si l’insertion d’un prologue est justifiée ou pas pour votre histoire. N’écrivez pas un « prologue » s’il n’est pas motivé par un quelconque choix narratif, juste pour faire comme tout le monde ! Mieux vaut écrire un bon premier chapitre sans prologue, qu’un prologue inutile.

Ces deux petites remarques sont très importantes, car n’oubliez pas que votre incipit (prologue ou pas prologue) est la porte d’entrée de votre histoire ainsi que de votre univers.

Soigner son incipit

Vous l’aurez donc compris, qu’il y ait ou non un prologue, votre incipit doit être réfléchi et mesuré pour entraîner le lecteur dans votre monde. Voici quelques clés pour vous aider à soigner au mieux votre incipit.

Comme expliqué plus haut, les premiers paragraphes d’un roman sont décisifs et constituent une sorte de pacte de lecture avec le lecteur. En les lisant, il va répondre à quelques questions qui vont former ses attentes.

Qui, Quoi, Quand, Où ?

Votre lecteur ne va pas (et ne doit pas) attendre une bonne dizaine de pages pour répondre à ces quatre questions. En effet, c’est en faisant cette petite opération (inconsciente) que vont se forger dans son esprit ses attentes, son premier opinion, et s’il adhère au cadre que vous lui proposez.
Alors, il n’est pas obligatoire de répondre aux quatre questions simultanément. L’important c’est de pouvoir donner suffisamment de clés au lecteur pour qu’il puisse entrer dans votre histoire. C’est une question d’équilibre à trouver. Vous pouvez, entre autres, ménager ces réponses pour créer des tensions narratives, du suspens et pourquoi pas une addiction directe.

– Les choix stylistiques

Même si par le choix de la quatrième de couverture, ou par la première, votre lecteur sait plus ou moins à quoi s’attendre de votre livre, l’incipit doit poser vos choix stylistiques.
Les premiers paragraphes vont orienter (et confirmer) le genre de votre roman (thriller, fantastique, romance, etc.), mais aussi vont permettre d’identifier le ton que vous voulez donner à votre histoire (humour, sombre, angoisse, léger…), les points de vue narratifs (qui est.sont le.s narrateur.s, interne/externe/omniscient…). Et surtout, le lecteur va découvrir pour la première fois votre plume : votre poésie, votre phrasé et vos rythmes.

À vous de vous illustrer pour marquer au mieux les esprits !

Soyons concrets : des exemples d’incipits

Pour que nos remarques vous soient plus explicites, nous vous proposons trois incipits d’auteurs connus avec un petit commentaire explicatif pour chaque texte.
Constatez que les extraits choisis ne dépassent pas deux, trois paragraphes. Vous avez là une illustration possible de la taille d’un incipit.

L’étranger, Albert Camus (1942)

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.
L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
J’ai pris l’autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit : « On n’a qu’une mère. » Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.
J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler.»

Analyse :

Dès ces premières lignes, vous pouvez déjà clarifier le pacte de lecture. Vous pouvez y distinguer le point de vue interne ; le narrateur ; les réponses aux « Quoi, Qui, Quand et Où ? » : le narrateur, un journal où des actions sont décrites, et quelques indications temporelles et géographiques ; le style que prend l’auteur. Il n’y a pas vraiment de tension narrative, mais le texte en lui même exploite ce que va être la suite du récit.

Harry Potter à l’École des Sorciers, J.K. Rowling (1997)

« Mr et Mrs Dursley, qui habitaient au 4, Privet Drive, avaient toujours affirmé avec la plus grande fierté qu’ils étaient parfaitement normaux, merci pour eux. Jamais quiconque n’aurait imaginé qu’ils puissent se trouver impliqués dans quoi que ce soit d’étrange ou de mystérieux. Ils n’avaient pas de temps à perdre avec des sornettes.
Mr Dursley dirigeait la Grunnings, une entreprise qui fabriquait des perceuses. C’était un homme grand et massif, qui n’avait pratiquement pas de cou, mais possédait en revanche une moustache de belle taille. Mrs Dursley, quant à elle, était mince et blonde et disposait d’un cou deux fois plus long que la moyenne, ce qui lui était fort utile pour espionner ses voisins en regardant par-dessus les clôtures des jardins. Les Dursley avaient un petit garçon prénommé Dudley et c’était à leurs yeux le plus bel enfant du monde.
Les Dursley avaient tout ce qu’ils voulaient. La seule chose indésirable qu’ils possédaient, c’était un secret dont ils craignaient plus que tout qu’on le découvre un jour. Si jamais quiconque venait à entendre parler des Potter, ils étaient convaincus qu’ils ne s’en remettraient pas. Mrs Potter était la sœur de Mrs Dursley, mais toutes deux ne s’étaient plus revues depuis des années. En fait, Mrs Dursley faisait comme si elle était fille unique, car sa sœur et son bon à rien de mari étaient aussi éloignés que possible de tout ce qui faisait un Dursley. Les Dursley tremblaient d’épouvante à la pensée de ce que diraient les voisins si par malheur les Potter se montraient dans leur rue. Ils savaient que les Potter, eux aussi, avaient un petit garçon, mais ils ne l’avaient jamais vu. Son existence constituait une raison supplémentaire de tenir les Potter à distance : il n’était pas question que le petit Dudley se mette à fréquenter un enfant comme celui-là. »

Analyse :

Complètement différent de l’incipit de Camus, vous pouvez observer ici que le point de vue omniscient permet un ton tout autre. Focalisé sur les Dursley, l’incipit amorce la présentation des Potter par une constance de ce qui est normal pour venir à l’anormalité. C’est justement ce qui est progressivement tenu comme anormal qui pousse le lecteur à poursuivre les paragraphes suivants. Et pour cause, si le point de vue va rester le même, le lecteur va pouvoir assister à une dérive des Dursley à Harry Potter, posant pour de bon le cadre du roman.

Puzzle, Franck Thilliez (2013)

« Toute l’équipe médicale qui suivait Lucas Chardon s’était réunie autour de son lit. Dès son réveil, on avait retiré les différentes électrodes de l’électroencéphalogramme fichées sur son cuir chevelu. L’électrocardiogramme et les divers appareils encore reliés à son corps témoignaient d’un état parfaitement stable.
Le patient sanglé aux poignets et aux chevilles manifesta son exaspération.
— Je ne parlerai qu’à ma psychiatre. Les autres, sortez, s’il vous plait.
La chambre d’hôpital se vida rapidement. Lucas Chardon essaya de redresser la tête mais en fut incapable.
— N’essayez pas, lui dit Sandy Cléor. L’épreuve a été longue et difficile, vos muscles vont avoir besoin de plusieurs jours de rééducation, peut-être même des semaines.
— Et heureusement, les sangles sont là pour m’empêcher de me faire mal, n’est-ce pas ?
La psychiatre s’assit au bord du lit et écarta la mèche châtaine qui masquait le regard de son patient. Pour une fois, cette belle femme aux courts cheveux bruns, d’à peine trente ans, était habillée en civil, débarrassée de cette blouse blanche trop officielle. Cet hôpital public se trouvait à une petite centaine de kilomètre de l’Unité pour Malades Difficiles où elle exerçait. »

Analyse :

Encore une fois, c’est un tout autre type d’incipit que nous avons choisi. Ici, les principales questions du pacte de lecture ont leurs réponses, mais elles se complètent avec de nouvelles interrogations, liées à la tension narrative : Que fait cet homme dans un hôpital psychiatrique, pourquoi est-il attaché et pourtant si calme, et surtout que s’apprête-t-il à révéler ?

Notons également une dynamique nouvelle absente des deux précédents incipits : les dialogues. C’est finalement sur eux que reposent la tension narrative. La narration quant à elle ne fait que poser le ton et le style de l’auteur, en plus de donner les quelques détails nécessaires à l’élaboration d’un cadre.

Vous avez donc trois incipits différents qui vous montrent les multiples possibilités pour entamer une histoire et faire en sorte d’accrocher votre lecteur.

Pour résumer :

Les premiers mots d’un roman, tout comme ceux de tous écrits, sont capitaux pour immerger votre lecteur. C’est la porte d’entrée d’un univers qu’il faut impérativement soigner au risque de perdre son lectorat. Pour cela, veiller à bien construire le pacte de lecture qui vous unira à vos lecteurs et à établir les premières réponses à ses questions en choisissant un bon équilibre entre révélations et suspens.

 

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